Il est urgent de redéfinir l’attitude de notre société par rapport à l’emploiCet article est paru dans L’Agefi, le 13 juillet 2005.Télécharger la version PDF de cet article
Face aux réticences de nos concitoyens à s’adapter à la mondialisation, les pouvoirs publics ont déployé depuis trente ans un arsenal de contraintes sociales, fiscales et réglementaires dans l’espoir d’en limiter l’impact. Aujourd’hui, la France est désavantagée par rapport à ses compétiteurs avec un nombre de personnes au travail moins important, une vie active plus courte et une durée du temps de travail plus faible.A partir de 2007, la population en âge de travailler va encore diminuer sous l’effet du départ massif des papy-boomers à la retraite. Chaque année, 200.000 personnes partiront, tandis que 100.000 jeunes de moins se présenteront sur le marché du travail. Pourtant, les jeunes et les seniors constituent les deux principaux réservoirs de main-d’œuvre de notre pays. Le taux d’activité des 16-25 ans y est de 24 % contre 44 % pour les pays de l’OCDE. Et celui des plus de 55 ans y est de 34 % contre 49 %, alors même que l’Insee a démontré que la productivité des salariés ne décline pas avec l’âge.
On a longtemps cru qu’il suffisait de limiter le nombre d’actifs sur le marché du travail pour diminuer le nombre de demandeurs d’emploi. Cette politique a eu pour conséquence d’évincer l’expérience humaine et professionnelle des seniors. Hélas, non seulement leur retrait de la vie active n’a eu aucune incidence sur le chômage, mais cette politique a réduit le nombre total d’emplois.
Un arsenal de mesures sociales, fiscales et réglementairesLa politique de l’emploi en France a également consisté à favoriser le travail non qualifié grâce à la baisse des coûts sur les bas salaires, pour un montant de 17 milliards d’euros par an. On peut se demander si le même montant investi dans la formation professionnelle des jeunes non qualifiés et des actifs n’aurait pas été plus efficace pour l’emploi et la productivité. En effet, après dix ans de baisse des charges sociales, les experts observent qu’une partie seulement de ces sommes a servi à diminuer le coût du travail. Le reste n’a fait que compenser la hausse continue du salaire minimum et la réunification des multiples Smic induits par la loi sur les 35 heures. Cette politique explique en partie le retard des entreprises dans le domaine des nouvelles technologies. Sous l’effet des subventions distribuées en faveur du travail peu qualifié, beaucoup d’entre elles ont privilégié les embauches de personnels à faible qualification au détriment d’une main-d’œuvre qualifiée. Or, celle-ci est indispensable à l’introduction des nouvelles technologies et à l’amélioration de la productivité.
Le mythe du partage du travail contribue à la confusion. La loi sur les 35 heures, dont le coût est de 15 milliards d’euros par an, repose sur l’hypothèse que la croissance ne créera plus d’emplois. Après avoir éliminé les salariés de plus de 55 ans du marché du travail, après avoir retardé l’entrée des moins de 25 ans dans la vie active, la collectivité a décidé de subventionner la réduction du temps de travail. Malgré une excellente productivité horaire, les Français travaillent moins que leurs concurrents avec un nombre d’heures travaillées par actif inférieur de 7% à la moyenne européenne. D’après l’Insee, le volume de travail en France a diminué de 23% depuis 1980 pour une croissance moyenne de 1,7% et un chômage moyen de 8,8%. Sur la même période, le volume de travail aux États-Unis a augmenté de 20% pour une croissance moyenne de 3,2 % et un chômage moyen de 5,5%.Ainsi, la baisse du volume de travail serait corrélée à la chute de la croissance et au maintien d’un taux de chômage élevé.
Enfin, la loi sur les 35 heures a conduit nombre de salariés à prendre leurs distances vis-à-vis de l’emploi. Certes, la désaffection pour le travail touche la plupart des pays développés. Mais la démotivation des salariés est préoccupante. 15 % seulement des salariés français seraient fortement engagés dans leur mission. D’un côté, la culture ambiante ne cesse d’assener que la concurrence, le marché et le profit participeraient à l’exploitation de l’homme. De l’autre, les entreprises auraient précipité le désengagement des salariés à force d’encourager leur individualisme, leur autonomie et leur employabilité. En outre, l’orientation trop partiale des entreprises en faveur des actionnaires aurait une part de responsabilité.
Revaloriser le travailTout d’abord, la revalorisation du travail est l’un des moteurs de la performance de l’entreprise. C’est pourquoi il est urgent de redéfinir l’attitude de notre société par rapport à l’emploi. L’économie de marché demeure le moyen le plus efficace d’associer le plus grand nombre de personnes à la prospérité. Or, seule l’entreprise permet de créer les richesses nécessaires aux besoins des populations et au renflouement des dettes publiques. Mais l’entreprise est aussi une formidable aventure humaine et sociale, un lieu d’apprentissage et de progrès. L’emploi conserve un rôle identitaire majeur en permettant aux personnes d’être utiles, de créer, d’innover, de partager une culture et des projets. N’oublions pas non plus que la baisse de motivation des salariés européens risque d’accélérer les transferts des entreprises qui se tournent vers des pays où l’implication des personnels est plus forte.
En dépit d’une idée prégnante en France, la quantité de travail n’est pas limitée. Conformément à la loi énoncée par Alfred Sauvy, «c’est le travail qui crée l’emploi». Aussi devons-nous travailler davantage et en plus grand nombre pour augmenter le volume d’emplois. En France, 40% des personnes de 15 à 64 ans ne travaillent pas. L’augmentation du taux d’activité est le premier levier pour améliorer les revenus et financer les dépenses liées au vieillissement démographique. Le maintien d’une croissance élevée et d’un niveau de retraite acceptable nécessite la mobilisation de toutes les ressources du travail, l’augmentation du taux d’activité des jeunes et des seniors, l’allongement de la durée du travail, la réintégration des demandeurs d’emploi, et sans doute l’appel à une immigration ciblée, même si les pays européens ont de plus en plus de difficultés à attirer les cerveaux étrangers.
Ensuite, la course aux avantages comparatifs repose sur l’amélioration des connaissances et des compétences. Toutes les analyses montrent qu’une main-d’œuvre hautement qualifiée est plus productive et mieux armée pour réagir aux évolutions économiques. Dans les faits, les écarts de performance entre les pays résultent en grande partie de l’efficacité du travail. Pour satisfaire l’obligation d’innovation et améliorer la productivité, il est impératif d’accroître la performance de la population active et d’investir dans la formation. Dans une économie de marché, l’entreprise a pour mission de créer des activités et des produits nouveaux tout en augmentant la valeur ajoutée de chaque salarié. Cela signifie qu’elle doit davantage tirer partie des talents de ses collaborateurs, les encourager à innover et à améliorer leurs savoir-faire.
Enfin, la mobilisation des salariés constitue l’un des défis de l’entreprise. Face à l’image ternie du monde salarié, l’entreprise doit innover dans son mode de fonctionnement, sa gestion, sa politique d’objectifs et de motivation. Elle doit communiquer à ses salariés un horizon et un sens à leur travail. Comme dans les pays scandinaves, elle doit mieux prendre en compte les attentes de ses collaborateurs. Une entreprise ne réussit qu’en intégrant à la fois la dimension économique et humaine. Henry Ford avait coutume de dire : «Prenez-moi tout, mais laissez-moi les hommes, et je recommencerai tout».
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