Cet article est paru dans le quotidien «Les Échos», le 12 décembre 2004. Télécharger la version PDF de cet article
Plusieurs phénomènes (économiques, démographiques, politiques) ont amené les entreprises françaises à accuser un retard - plus ou moins important selon les cas - en termes de performance et de compétitivité. Or, beaucoup d'entre elles disposent de poches de productivité importantes qu'elles tardent à mettre en œuvre alors même que leur situation financière le leur permettrait : investissements massifs dans les nouvelles technologies, mise en place de nouvelles organisations du travail, amélioration des compétences... Le contexte économiqueLe décrochage de l’Europe par rapport aux principaux pôles de croissance que sont l’Amérique du Nord et l’Asie contraint nos entreprises à un changement de trajectoire. En effet, la France est l’un des pays européens où s’accumulent le plus de signaux préoccupants, comme l’attestent plusieurs études récentes de l’INSEE et de l’OCDE.
La croissance est bridée, avec une moyenne annuelle depuis 1990 de 1,8 % contre 2,3 % en Grande-Bretagne et 2,9 % aux Etats-Unis. Le taux de chômage est bloqué aux alentours de 10 % de la population active, soit près de deux fois plus qu’aux Etats-Unis. Les comptes publics sont dans une situation délicate. En vingt ans, la dette est passée de 20 % du PIB à 64 %. Les exportations de biens et services sont en berne. En 2003, elles ont reculé de 2,1 % alors que le commerce mondial s’accroîssait de 4,5 %. Le pouvoir d’achat progresse insuffisamment. En vingt ans, il a augmenté de 50 % contre 100 % en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis. Le taux d’activité, c’est-à-dire le nombre de Français au travail, est bas, en particulier parmi les jeunes et les séniors. En 2003, il était de 58 % contre 62 % en Europe et 75 % aux États-Unis. La durée du travail est l’une des plus faibles parmi les pays développés. En 1980, le nombre d’heures travaillées des deux côtés de l’Atlantique était à peu près équivalent. En 2003, un salarié français travaillait 1.453 heures par an et un salarié américain 1.815 heures, soit 20 % de moins.
Le coût du travail se situe à un niveau élevé. En 2000, le passage aux 35 heures avec maintien des salaires perçus pour 39 heures a entraîné une augmentation du coût du travail de 11,4 %, ramenée à 6 % grâce aux gains de productivité et aux allègements de charges sociales. Les investissements accusent un retard conséquent. En 2002, ils ont reculé de 3,6 % et de 1,9 % en 2003. La productivité du travail est insuffisante. Il est courant de considérer que la productivité horaire, qui mesure la quantité de biens et services produits par heure travaillée, est plus forte en France qu’aux États-Unis. Or, le niveau élevé de notre productivité horaire s’explique par la faible durée du travail et par le nombre restreint de jeunes et de seniors sur le marché du travail. Ainsi, la France est incapable d’employer les 20 % d’actifs que représentent ces populations, alors que les États-Unis créent des emplois pour ces catégories.
En réalité, l’écart de productivité global entre la France et les Etats-Unis nous est défavorable, avec une moyenne annuelle respective de 1 % contre 4 % depuis 2000. Si un salarié français produit 5 % de plus par heure travaillée qu’un salarié américain, il produit 13 % de moins par an. Enfin, la principale différence porte sur l’utilisation de ces gains. La France a utilisé la hausse de la productivité pour réduire le temps de travail et augmenter celui des loisirs, tandis que les Etats-Unis ont choisi d’augmenter la production et les revenus.
L’utilité de la productivitéEn dépit de l’éclatement de la bulle Internet, les États-Unis ont su profiter des effets bénéfiques de la révolution informatique des années 1990 pour moderniser leurs entreprises. Ils ont apporté la preuve que les gains de productivité alimentent l’innovation, l’investissement, la création de richesses et la création d’emplois. Entre 1992 et 2000, 22 millions d’emplois supplémentaires ont été créés outre-Atlantique. Plus les gains de productivité sont importants, plus la croissance est forte, plus il y a création d’emplois durables sur le long terme. Ainsi, la diffusion du progrès technique et du progrès de l’organisation du travail permet aux entreprises de réduire leurs coûts de production et donc leurs prix.
Le cas des entreprises américaines est riche d’enseignements, même si la hausse de la productivité actuelle est en partie due aux services et au high-tech, et si elle masque un ajustement de l’économie aux dépens de l’industrie. Un tel niveau de productivité s’explique par la forte diffusion des technologies de l’information et leur impact sur l’organisation du travail. Ce ne sont pas uniquement les investissements informatiques qui poussent la productivité à la hausse, mais aussi les réorganisations qui en découlent.
Les entreprises américaines ont le souci permanent d’informatiser, de standardiser, de déléguer, voire d’externaliser, le maximum de tâches auprès des clients et des fournisseurs. Elles réorganisent le travail pour que les salariés se concentrent en priorité sur les tâches à forte valeur ajoutée. Ainsi, elles se recentrent sur leur cœur de métier et génèrent davantage de revenus.
Les modalités d’amélioration de la productivitéEn France, l’exploitation des gisements de performance au sein des entreprises est prioritaire. L’amélioration de la productivité passe par la mise en œuvre de trois types d’actions.
En premier lieu, les entreprises doivent moderniser leurs moyens de production et rattraper leur retard dans le domaine des nouvelles technologies. Chaque année, les entreprises françaises consacrent 20 % de leurs investissements aux nouvelles technologies contre 50 % aux États-Unis. Ce sous-investissement risque de conduire à l’obsolescence des matériels et à la déficience des modes de travail.
En second lieu, la mise en place de nouveaux outils doit s’accompagner d’une réorganisation des tâches et d’un accompagnement des personnels. En effet, l’innovation technique est indissociable de l’innovation organisationnelle. La refonte des processus organisationnels conditionne les économies d’échelle qui sont liées à la standardisation des modalités opérationnelles. Il convient naturellement de distinguer les processus standards qui nécessitent d’être industrialisés et les processus créateurs de valeur qui ont besoin de conserver un maximum de souplesse. De même, les entreprises doivent décentraliser la prise de décisions et diminuer le nombre de niveaux hiérarchiques. La réforme de la formation professionnelle et la mise en œuvre du droit individuel à la formation (DIF) peuvent faciliter cette mise à niveau.
En troisième lieu, les compétences managériales doivent être renforcées afin d’améliorer l’efficacité des responsables et de leurs équipes dans des organisations plus agiles. Dans nombre d’entreprises, il est possible de constater que les investissements ont été réalisés mais que l’on a reculé devant les changements d’organisation et leur impact humain. Pourtant, la mobilité des collaborateurs vers le développement de nouvelles activités permet d’augmenter le revenu des entreprises pour le bénéfice commun des salariés, des dirigeants et des actionnaires.
La mise en œuvre d’une telle politique exige une forte mobilisation de la part des dirigeants pour insuffler le mouvement, et de la part des équipes pour remettre en question leur mode de fonctionnement. Ce mouvement de recherche d’efficacité est indispensable. En effet, le vieillissement de la population et le départ à la retraite des baby-boomers dès 2007 va s’ajouter à l’impact de la concurrence économique mondiale. L’amélioration de la productivité sera alors inévitable, sauf à voir la croissance et les revenus décroître rapidement. Certes, la problématique dépasse le champ d’action des seules entreprises et soulève des questions politiques et sociales. Néanmoins, les entreprises ne peuvent attendre les changements politiques pour agir si elles veulent rester compétitives.
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